Je suis arrivée il y a tout juste un mois dans le plus beau Point-Cœur du monde, celui de Bangkok, qui se trouve au cœur du bidonville de Klong Toey. Avec ses quelques 200 000 habitants, celui-ci est sans doute est l'un des plus importants de la "Ville des Anges", comme on appelle ici la capitale du pays. Or, peut-on trouver des anges, dans ce quartier pauvre et mal famé, où souvent les taxis refusent de nous conduire ? Eh bien, oui ! Nos petits anges sont bien présents, ce sont tous ces enfants qui, dès le premier jour de notre arrivée à Pauline et moi, nous ont sauté au cou avec tant d'enthousiasme que nous avons bien failli tomber à la renverse !
Je crois en effet que c'est l'une des choses qui m'a le plus touchée a peine arrivée "a la maison" : l'accueil si spontané et confiant des enfants du quartier. En effet, ceux-ci ne souffrent pas tant de la faim que du manque d'affection de la part de leurs parents. La misère matérielle de nos amis est heureusement loin d'être la plus noire, mais qu'elle est grande la misère morale et humaine qui les atteint ! Les enfants sont souvent livrés à eux-mêmes, presque tous battus et la plupart subissent même des abus sexuels. Certains sont d'ailleurs si blessés par ce qu'ils voient et vivent au quotidien, que leur seul mode d'expression devient la violence, leur seule manière d'attirer l'attention, les insultes et les coups. Leur comportement est sans doute aussi en partie culturel. Ainsi, nous croisons souvent des garçons qui portent des tresses, ce qui signifie aux yeux de tous que ce sont des durs. D’autres portent des robes, et il n’est pas rare que nous rencontrions des adolescents qui se travestissent. Cela me choque de penser que l'on puisse contraindre de la sorte un enfant à devenir ce qu'il n'est pas. Quant aux pères, bien souvent, ils ne s'occupent jamais de leurs enfants mais passent leurs journées à boire, et eux-mêmes battent parfois leur femme.
Dans un quartier qui jouxte le nôtre, il existe beaucoup de problèmes de drogue, à tel point que nous ne pouvons plus aller jouer avec les enfants sur les places, comme c'était le cas auparavant. Malgré tout, notre présence à Klong Toey reste en premier lieu tournée vers eux et vers leurs familles que nous allons visiter chaque jour, a tour de rôle, pendant que l'une d'entre nous ouvre la maison, "Baan duan caj", c'est-à-dire en thaï "la maison ou le cœur est au centre."
C’est au cours de ces visites que j’ai fait de très belles rencontres, dont certaines m’ont tout particulièrement touchée. C’est pourquoi j’aimerais vous présenter quelques personnes qui m’ont beaucoup marquée, et qui sont pour moi comme de petites lumières d’espérance et de joie au milieu de ce quartier blessé.
Il y a tout d'abord Oo, grande amie du Point-Cœur qui a grandi en même temps que lui, si je puis dire, parce qu'elle y allait déjà lorsqu'elle était enfant. Maintenant, c'est une jeune fille tout juste âgée d'un an de plus que moi, qui accueille chaque nouvelle avec une affection vraiment touchante. Son handicap ne l'empêche pas de toujours garder le sourire, si bien qu'elle est un vrai rayon de soleil pour toute notre communauté qu'elle vient voir très souvent.
J'ai aussi fait la connaissance de Phïi Champou, qui elle est à ce point handicapée qu'elle ne peut ni parler, ni marcher. Or, en Thaïlande, les malades physiques et mentaux sont très mal considérés, même rejetés et moqués. C'est pourquoi j'ai été aussi touchée de voir l'attention que lui porte son père, la façon respectueuse dont il s'occupe d'elle, et tout l'amour qu'il met à se dévouer auprès de sa fille. Lorsque j'y suis allée pour la première fois, il était occupé à lui donner à manger, et c'était très beau de le voir se pencher avec beaucoup de précaution et de tendresse sur son corps difforme pour lui faire avaler la nourriture.
Je voudrais aussi vous parler de Nou, notre petit ange à toutes. Muet, "Nou" est un petit garçon d’environ huit ans, dont nous ne connaissons ni le prénom, ni la famille. Nous lui avons donné le surnom que les Thaïlandais donnent à tout enfant qu'ils ne connaissent pas et qui signifie "petite souris". Enfant de nulle part, nous le rencontrons toujours à l'improviste, à des endroits diamétralement opposés, avec un ineffaçable sourire sur le visage. Chaque fois qu'il nous voit, il se jette dans nos bras, s'y blottit pendant quelques minutes, puis repart comme il est venu, le sourire aux lèvres. Et chaque fois que je le rencontre, j'ai l'impression que cet enfant est sur terre pour donner de l'amour à tous ceux qu'il rencontre.
Je vous avoue qu’en vivant au quotidien au milieu de ces personnes qui souffrent tant, il m’est bien difficile de me convaincre que la simple présence de compassion et de consolation, silencieuse et fragile, que nous voulons être à Points-Cœur, avec toute notre humanité, suffit à combler un gouffre de solitude et de souffrance. Parfois, je ne peux réprimer un mouvement de révolte ou de colère, et il m’est arrivé plus d’une fois de ressentir une profonde tristesse face à des situations qui semblent tellement inextricables. En même temps, je m’aperçois que ce qui me sépare de tous ces gens pauvres, seuls et souvent rejetés ou en manque d'amour, est aussi, d’une certaine manière, ce qui m’en rapproche. Ils ne possèdent sans doute pas grand-chose, mais face à leur détresse, je me trouve également bien démunie. Ils ont certes besoin de réconfort et de consolation, mais déjà je ne compte plus le nombre de fois où ce sont eux qui m'ont consolée, par leurs sourires et leur accueil. Quant aux enfants, leurs rires et leur façon si confiante de courir vers nous avant de se jeter dans nos bras chaque fois que nous les voyons, suffisent à me persuader que cette présence est peut-être, finalement, ce qu’ils attendent de nous, et la tendresse que nous leur portons, une réponse a leur soif d’attention. Les mots d'une amie du Point-Cœur, Phii Noï, femme atteinte d'une tuberculose et d'une hépatite, m'ont rassurée à ce sujet : "Je viens chez vous quand je me sens triste ou en colère, et quand je repars, je suis en paix."
La vie quotidienne à Point Cœur :
Comment vous décrire une journée type, alors que le propre de chaque jour est d'être… atypique ? ! Je crois que depuis mon arrivée, il ne s'est pas passé de semaine sans que nous ayons vu nos plans changés plusieurs fois. Voila qui m'apprend à accueillir chaque jour comme il vient, à ne plus vouloir tout planifier, mais à me laisser surprendre par ce qu'il me réserve ! Cependant, nos divers temps de prière rythment notre quotidien et sont de beaux moments où je peux revenir à l'essentiel et puiser la force et le réconfort qu'il me faut pour continuer.
C’est aussi en communauté que je trouve soutien et consolation, car c’est vraiment le lieu où j'apprends à aimer, mais aussi à me laisser aimer. À servir, et à être servie. D’ailleurs, je voudrais vous présenter les personnes avec qui je vais vivre ma mission. Je suis arrivée en même temps que Pauline, infirmière de vingt-quatre ans qui vient de Bordeaux, et nous avons été accueillies par Noémie, franco-américaine de vingt-cinq ans qui est la joie de vivre et l'enthousiasme incarné ! Noémie est tout attentionnée à chacune de nous et se charge de nous introduire peu à peu dans le quartier, de nous faire rencontrer les amis du Point-Cœur que nous allons visiter, de nous emmener dans les différents apostolats que nous faisons. Pauline m'apprend à écouter, à mieux m'organiser, et avec elle je gagne beaucoup en simplicité. D'ici dix jours, nous serons quatre puisque Jessica, 22 ans, venue tout droit des États-Unis, se joindra à nous pour vivre a wonderful mission in a so beautiful country. Et elle aussi devra se familiariser avec la langue du pays !
C’est ce qui m’amène à vous parler des cours de thaï, ou « cours de fous rires assurés ». Cette langue imagée est bien difficile à apprendre parce qu’une même syllabe peut avoir jusqu'à cinq significations différentes, en fonction de la manière dont on la prononce. Nos premiers essais infructueux ont du moins eu le mérite de beaucoup fait rire nos professeurs, qui manifestent envers nous une grande patience et ne paraissent pas se désespérer de nous voir prononcer avec moult grimaces des sons absolument imprononçables pour les occidentales que nous sommes. Parfois, j'ai vraiment l'impression d'être le personnage de Molière Monsieur Jourdain, en face de son professeur de philosophie ! Toutefois, l’avantage que nous avons d’être en immersion totale, et entourées d’enfants toute la journée, fait que nous progressons tout de même assez vite. Quant à nos amis, ils se montrent très compréhensifs, patients et indulgents, et nous encouragent beaucoup. Ils sont même persuadés que, d’ici deux semaines, nous parlerons aussi bien qu’eux, et se montrent étonnés lorsque nous nous permettons d’en douter !
Hormis ces repères quotidiens, chaque journée est tissée de petits faits tout simples. Ainsi Points-Cœur, c'est apprendre à cuisiner avec Phii Nwaan le khaaw pat (riz frit) et le som tam (salade de mangue) comme les femmes thaïlandaises (hmm, épicé… mais délicieux !), à mettre un phatoung, vêtement traditionnel du pays, comme elles le portent, c’est tacher de prendre au maximum leurs habitudes et d’adopter leurs façons de faire. Petits gestes de la vie quotidienne qui, même s’ils peuvent paraître anodins, touchent beaucoup nos voisins car c’est une manière de leur montrer notre volonté de nous acculturer du mieux que nous le pouvons. Et c’est aussi par ces petits gestes que nous leur prouvons que nous les aimons déjà, et que nous avons envie de mieux connaître et d’apprécier chaque jour davantage leur culture si riche et en même temps si mystérieuse.
Points-Cœur, c'est aussi faire le ménage et, soudainement, faire face à une invasion d'enfants venus pour m'aider, et qui, dans leur zèle, nettoient la maison pas tout à fait de la manière que j'avais imaginée, bien naïvement… Imaginez-moi tenter de passer un coup de balai avec Boupa sur mon dos qui me couvre les yeux en riant, tandis que Fon joue au ballon à l'endroit même où je viens de passer la serpillière (jusqu'ici tout est normal), et que Na met le ventilateur en marche devant le tas de poussière, "pour que l'eau sèche plus vite", me dit-elle avec un sérieux insolent. Bien sûr, j'aurais dû y penser plus tôt, où avais-je la tête ? ! Comment ce genre de scène se termine-t-elle ? Sans meurtre de ma part, je vous le promets ! Plutôt par des fous rires des deux côtés… Et un appel au secours désespéré en direction de la cuisine pour que Pauline m'aide à faire face à cette situation tragi-comique. Il est vrai qu'avec un thaï plus que limité pour le moment, mélangé à un français absolument incompréhensible pour les enfants, je suis tout sauf crédible quand j'essaye de leur faire comprendre, avec force moulinets de bras et mimiques ridicules (la gestuelle : le seul recours qu'il me reste !), que décidément non, le ménage, on ne le fait pas comme cela ! Qui a dit qu'on ne faisait pas de sport à Point-Cœur ? Je peux vous assurer qu'ici, le ménage, c'est sportif ! Tout comme la permanence durant laquelle l'une d'entre nous reste au Point-Cœur et ouvre la maison aux enfants pour qu'ils viennent y jouer et s'amuser. Mais ces temps sont aussi de beaux moments de joie où, en jouant avec eux, j'apprends à mieux connaître les enfants et à les aimer… malgré tout !
Points-Coeur, c'est encore aller courir au parc avec Na sous une pluie de mousson torrentielle, ou bien jouer au chat avec Lekit tout l'après-midi sous un soleil de plomb, c'est faire tournoyer un enfant dans mes bras jusqu'à en avoir moi-même le tournis. C’est finalement essayer d’accueillir chaque jour comme il vient, avec ses joies et ses peines, et chaque personne sans la juger. Oui, vraiment, on ne vient pas à Point-Cœur pour faire, mais pour se laisser faire, se laisser provoquer par les événements, se laisser bousculer par les rencontres, se laisser toucher par un regard, une parole, un sourire.